Aujourd'hui je suis assis sur cette chaise, sûrement la dernière de ma vie. Je me fais vieux, trop vieux. Cette lettre fini l'oeuvre d'une vie gâchée par les atrocités de la guerre. Je ne suis pas là pour vous parler de la guerre, je ne suis qu'un homme modeste qui n'a que la prétention de finir sa vie le coeur léger.
C'était en mai 1918, la fin de la guerre était prévisible. Je ne l'avais pas vécu, trop loin des lignes de front, ma petite ville du centre de l'allemagne avait été totalement épargnées, nous n'avions même pas reçu d'ordre de mobilisation, sans doute un oubli de l'administration. De toute façon, les jeunes étaient très peu, les jeunes garçons encore moins, dans cette localité trop tranquille. Mais comme la guerre se finissait et que les troupes venaient à manquer à l'Allemagne, ils cherchèrent partout des garçons d'une vingtaine d'année. Je n'avais que 19 ans mais en paraissait 25 environ.
Nous nous doutions bien que cette vie ne durerait pas, en effet, de plus en plus de lettres de Berlin annonçaient une mobilisation des "nouveaux effectifs" qui serait menée par des officiers de l'armée allemande durant les prochaines semaines. Ce fut un jour pluvieux de septembre qu'une voiture s'arrêta au centre du village. Un homme en uniforme en descendit lentement du véhicule avant de se poster fièrement au milieu de la petite place, il demanda alors à son assistant de coller des affiches partout dans les rues afin de prévenir qu'on viendrait chercher les nouvelles recrues quelques semaines plus tard.
Au jour dit, nous avions faits nos valises, nous ne nous faisions pas d'illusions, la guerre était proche de la fin, nous n'aurions pas à beaucoup combattre avant la capitulation. Une fois rassemblés sur la place, sous un soleil timide, nous fûmes appelés par l'officier. Deux gamins de 17 ans furent écartés, les autres, une dizaine de jeunes gens, partirent avec moi pour le centre de Leipzig. Je ne me souviens plus du voyage, la seule chose que je sais c'est que nous fûmes parqués, nous, jeunes de la campagne, au milieu d'une place déserte. Nous attendîmes, combien de temps? Je ne sais plus, mais je sais que ce laps de temps me parut une éternité.
Enfin, on vint nous chercher pour nous emmener en périphérie de la ville, quelques soldats de services mal à l'aise de devoir nous conduire nous servirent d'escorte jusque vers la banlieue. Au milieu d'un quartier aisé, se dressait un bâtiment dont je me rappelle avec peine. Le seul souvenir que j'ai de cet endroit est cette humidité qui se dégageait, puis cette sensation désagréable qu'un sale boulot nous attendait, nous avions la tête de l'emploi dans nos habits de civils généralement troués et trop courts. Certains du groupe plaisantaient à propos de tout et n'importe quoi, mais mon regard était fixé sur ces voitures dont les portières étaient renforcées et les vitres remplacées par des barbelés. A quoi pouvaient-elles servir?
Mes interrogations furent dissipées quand un homme d'un certain âge, trop vieux pour aller au front, me dis-je, s'approcha de nous pour nous indiquer l'endroit où nous devions revêtir nos uniformes. Quelque chose n'allait pas, pourquoi n'avions-nous pas de dortoir? Peut-être étions-nous de passage ici? Je n'en savais trop rien. L'homme nous demanda d'aller revêtir immédiatement nos uniformes et de nous rassembler ensuite dans la cour. Nous nous dirigeâmes donc vers les baraquements où se trouvaient nos uniformes. A en juger par son apparence, le complexe dans lequel nous nous trouvions n'avaient pas été entretenu depuis des années et le stade de l'insalubrité était presque atteint. En entrant dans la grisaille du bâtiment B où étaient entreposés les affaires nécessaires, je remarquais encore cette humidité présente et envahissante. Dans le hall du bâtiment, sur une rangée de tables en bois usé, étaient posés nos uniformes, il y avait 5 uniformes de chaque taille.
Un peu étonnés de ne voir aucun garde, nous prîmes tranquillement un uniforme chacun avant de l'enfiler tout aussi tranquillement. En moi, je resentais le doute, pourquoi un uniforme si le front est à une centaine de kilomètres? Je ne trouvais pas de réponse, mais je n'imaginais encore rien de ce qui allait m'arriver. Une fois dans la cour, on ne nous fit même pas nous mettre au garde-à-vous, le vieil officier qui nous avait accueilli paraissait encore plus dépité que quelques instants plus tôt. Il avait un regard de plus en plus triste à mesure qu'il regardait nos têtes de gamins de la campagne allemande. Soudain, deux soldats arrivèrent, chargés de fusils. Ils les déposèrent devant notre groupe, puis, l'officier se mit à parler d'une voix forte, mais un peu tremblante. De son discours, je ne me souviens plus de grand chose, les années sont venues à boût des détails trop précis. Une seule phrase me revient souvent: "L'Allemagne a besoin de vous, votre devoir est de servir votre pays." Si j'avais su à quoi revenait 'servir son pays' je me serais exilé.
Après ce discours qui devait nous rester dans la tête au minimum une heure, il nous commanda de nous équiper d'un fusil. Il nous expliqua comment s'en servir et nous mit en garde, ils étaient déjà chargés. Encore une fois, mon apréhension augmenta, pourquoi? Pourquoi ces fusils chargés alors que nous n'étions pas prêt d'affronter des ennemis? Après avoir pris nos armes en main, on nous conduisit derrière les barraquements. Là, au milieu des herbes folles, se dressaient, au premier plan, 5 poteaux et derrière, 3 autres lignes semblables. Cette fois-ci, plus de doute, nous allions belle et bien accomplir une basse besogne. A l'époque, je n'étais pas conscient des horreurs de la guerre, je n'en savais que trop rien. Mes centres d'intérêts étaient à des lieues de celà, la campagne était mon monde, je n'en avais pas d'autre. J'allais en payer le prix fort.
On nous groupa par quatre, j'étais avec trois garçons dont les deux gosses de la boulangère qui étaient des amis d'enfance, pourtant, personne ne disait mot. Les liens qui nous unissaient disparaissaient sous le fracas des aléas d'un monde que nous ne comprenions pas bien. On nous plaça à quelques mètres du premier poteau, de sorte qu'on ne puisse rater notre cible. Dans ma tête tout se chamboula, je sentais que ma vie allait changer ici, je ne peux nier avoir eut envie de fuir, mais la traîtrise ne me paraissait pas une bonne idée. Alors je me souvins des paroles de mon père: "Quand tu fusilles quelqu'un, il y a une chance sur quatre pour que ce soit toi..." Ces paroles ne me rassurèrent pas, il y avait trois lignes, donc une chance sur quatre pour que ne tue personne, mais tuer qui? Des traîtres? Des innocents? Des ennemis?
Mes réflexions furent troublées lorsque le clairon retentit. On fit entrer les quatres premiers condamnés, à la vue de leurs uniformes, je faillis soudain. Des Allemands... On allait donc tuer nos compatriottes, cette issue était inimaginable, des ennemis, on aurait pu, mais là... La voix de l'officier retentit soudain, interrompant encore mes sombres pensées. Le son de sa voix n'était qu'une bouillie innaudible, de toute façon, je savais ce qui me restait à faire: lever mon fusil et attendre le prochain cri venant de mon supérieur. Ce deuxième cri ne se fit pas attendre, alors je pressai le détente de mon fusil, presque trop lourd pour ma carrure faiblarde. Le bruit fut assourdissant, et quand la fumée se dissipa, je réalisai que je n'avais même pas pris la peine d'observer celui que j'allais tuer. Il n'était pas plus vieux que moi, peut-être même plus jeune. Il avait les yeux bandés et la poitrine ensanglantée, sa tête tombait mais ses liens le retenaient de s'écrouler.
La vue de ce gamin, mort, me dégouta profondément, pourtant il allait falloir recommencer. Le vieil officier nous intima l'ordre d'avancer jusque vers la seconde ligne de poteaux. Nous passions donc juste à côté de nos victimes, bien que le tueur n'était pas identifié, je savais que tout le monde s'imaginait être le bourreau, j'en faisais partie. Tuer est bien plus simple qu'on le croit, il suffit d'appuyer sur un bout de fer et la mort s'abat, mais supporter ses actes, à moins d'être fou, est impossible. Je vis donc encore une fois ce visage, presque serein, ce gosse, là, sur son poteau d'exécution, cette image resta ancrée dans ma mémoire pour toujours. En arrivant en position de tir pour éliminer notre second compatriotte, on fit entrer les cinq hommes qui allaient se faire fusiller. Cette fois-ci, notre victime était plus âgée, mais malheureusement, j'eus le temps d'apercevoir son regard avant qu'il ne se fasse bander les yeux. Il avait le teint pâle mais un regard bleu-vif. Durant une fraction de seconde, il posa son regard sur moi, j'étais plein d'admiration pour ce jeune homme qui affrontait la mort en face et sans détour.
Encore une fois, la voix de l'officier, encore ce fusil levé, mais cette fois, je sentis ma main faiblir. J'avais une peine incroyable à peser cette détente et je cru que son poids s'était décuplé. Finalement, je réussis à appuyer cette maudite gachette dans les temps, mais, alors que la victime avait visiblement sucombée, je m'écroulais lourdement sur le sol, perdant conscience. Le vieux garde-chiourne ne me remarqua pas, mais un des fils de la boulangère qui faisait partie du même groupe que moi tenta de me relever, mais rien ne pouvait me tirer des ténèbres qui m'avaient envahies, je cru un instant que ce n'était qu'un cauchemar, que j'allais me réveiller, mais ce fut un coups de pied du vieil officier qui me tira de l'inconscience.
Il me hurla de me lever, ce que je fis avec grand peine, il se remit alors à son poste et attendit. Mes camarades étaient déjà à la victime suivante qui, elle, avait les cheveux bruns et tremblait de toute part. J'arrivais enfin à leurs côtés. Le dernier, pensais-je en levant une dernière fois mon fusil. A travers le viseur de mon arme, je voyais de grosses goutes de sueur perler sur le front du futur exécuté, il avait dû attendre plusieurs minutes qu'on me fasse relever et l'attente de la mort dans ces cas doit être encore plus horrible, plus cruelle... Malgré celà, il demeurait conscient et semblait presque impatient, tant la position qui lui était infligée était déplaisante et humiliante. Enfin, le vieux nous cria de tirer. Cette fois, la moiteur de mes mains fit glisser mes doigts, dans un instant qui sembla une éternité, j'eus l'impression que mon doigt ne voulait pas appuyer sur cette gachette, mais au final, le coups partit quand même.
Après ces exécutions, on ne nous donna aucune information, rien. Un garde nous demanda de remettre nos uniformes civiles et de lui rendre les fusils, ce que nous fîmes, non sans étonnement. On nous lâcha à la sortie des barraquements sans un mot. Là, certains se mirent à courir vers le centre de Leipzig, d'autres, dont moi, s'écroulèrent sur le sol, attérés par leurs propres actes. Pourquoi nous? Pourquoi? Nous avions tués alors que nous n'avions jamais vu d'arme, sinon que dans un manuel d'histoire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, sur le bord de la route, allongé à même le sol. C'était surréaliste, jamais je n'aurais imaginé vivre quelque chose comme ça.
Du reste je me souviens plus, mais je sais que j'ai attéri à Hambourg, et que j'ai finis docker, à l'opposé de cette histoire, loin de toutes ces attrocités. Malgré celà, le passé vous rattrape toujours, et il ne m'a pas manqué. J'ai subis le calvaire, je tentais de me rassurer en me disant que ce n'était pas moi qui l'avait tué mais le doute était trop grand et je finissais toujours par revenir à la même évidence: j'avais tué mon semblable. Je n'ai jamais raconté cette histoire, j'ai attendu aujourd'hui. D'ailleurs je ne sais pas pourquoi j'ai attendu, peut-être la honte, sûrement la honte, mais les nuits de mon existence ont été envahies par ce jour maudit où j'ai été condamné à 'servir l'Allemagne'.
Voilà, histoire banale, d'un jeune homme trop tranquille, histoire à présent d'un vieillard modeste qui s'en va en paix, le coeur soulagé d'avoir enfin transmit l'évènement de sa vie, pour que la peine soit moins lourde.
A tous les 'fusillés pour l'exemple'.